Juillet 2005

L'ouragan Dennis

Le 7 juillet dernier, l'ouragan Dennis est passé en Haïti, causant des dommages dans plusieurs régions, et en particulier dans le Département du Sud où nous habitons. Aux nouvelles, on a parlé d'une trentaine de morts et on a montré les images d'un pont effondré à Grand-Goâve. Certes, ces informations ont pu paraître bien inquiétantes. Toutefois, somme toute, l'ouragan Dennis n'a pas été très destructeur. Il faut savoir que les Haïtiens sont habitués à subir des tempêtes tropicales et savent comment réagir. Chaque année, on peut s'attendre à un ou deux évènements de ce type, parfois plus. Les ouragans vraiment destructeurs, tel l'ouragan Jeanne qui s'est abattu sur les Gonaïves l'an dernier, sont des cas extrêmement rares.

Lors d'un ouragan, il y a malheureusement presque toujours des morts. Les pertes de vies humaines sont pratiquement toujours dues à la précarité des infrastructures, plutôt qu'à la force de la tempête. C'est pourquoi les autorités diffusent à la radio, au moins 48 heures à l'avance, les mesures de sécurité à prendre. On invite les gens à se réfugier dans des habitations solides et à s'éloigner des cours d'eau qui pourraient déborder. Tous les bureaux gouvernementaux (généralement de grandes bâtisses délabrées…) doivent être évacués. Ainsi, comme nous travaillons avec l'État, nous avons eu congé le jour de la tempête. De toute façon, nous avons pu constater qu'un jour de tempête tropicale, tout le monde reste à l'abri en écoutant la radio et en regardant passer la tempête par la fenêtre. Les gens qui, comme nous, habitent une maison solide, n'ont pas vraiment à craindre les ouragans et " attendent que ça passe" en toute quiétude. Ici encore, ce sont les gens les plus pauvres qui sont les plus vulnérables.

Vivre une tempête tropicale est assez impressionnant pour des Québécois. La vie semble comme arrêtée : tout est fermé, les rues sont vides et, isolés à la maison, on n'a rien d'autre à faire que d'écouter le vent, la pluie et le tonnerre pendant plusieurs heures. Après la tempête, nous avions l'impression d'être devant un paysage dévasté : plusieurs arbres de notre cour ont été complètement déracinés et le sol était jonché de noix de coco et de régimes de bananes. Cependant, ce qui nous a surpris et rassuré, c'est de voir que la vie reprend vite en Haïti… À peine une heure après la tempête, tout le monde s'activait pour faire le bilan des dégâts et ramasser les fruits tombés, les branches d'arbres cassées, etc. Quelqu'un est même venu nous porter des noix de coco ! Et le lendemain, la tempête n'était rien de plus qu'un souvenir. . Bref, une tempête tropicale en Haïti, c'est un peu comme une tempête de neige au Québec : c'est impressionnant sur le coup, mais quelques heures après, tout le monde sort pelleter et la vie continue.

Situation politique et insécurité à Port-au-Prince

Pour vous permettre de bien comprendre ce qui se passe présentement à Port-au-Prince, il importe tout d'abord de rappeler les événements de la dernière année. Comme vous le savez, le gouvernement élu de Jean-Bertrand Aristide est tombé en février 2004, sous la pression populaire. La majorité de la population ne voulait plus de ce gouvernement qu'elle jugeait corrompu et despotique. Le gouvernement actuellement en place est un gouvernement transitoire, nommé en attendant la tenue des prochaines élections. Celles-ci devraient avoir lieu en novembre prochain.

Depuis juin 2004, les Casques bleus des Nations Unies sont en Haïti pour maintenir la paix et assurer la sécurité de la population au cours de cette période transitoire. Ils sont actuellement près de 8000 soldats présents sur le territoire, et leur rôle est d'appuyer les policiers de la Police Nationale d'Haïti (PNH) qui, peu nombreux, peu formés et mal équipés, n'arrivent pas à maintenir le calme dans la capitale. À l'heure actuelle, les Casques bleus sont très contestés, autant en Haïti qu'à l'étranger. L'approche " douce " dont ils font preuve n'arrive pas à contrôler les bandits. A Port-au-Prince, des kidnappings et des assassinats ont lieu tous les jours. Et plusieurs manifestations violentes semblent servir uniquement à créer la zizanie : incendies criminels, coup de feu, etc.

Pourquoi cette violence ? Beaucoup de gens l'attribuent aux partisans d'Aristide qui réclament son retour et veulent empêcher la tenue des futures élections en perturbant le pays. Plusieurs sources affirment que l'ancien président, réfugié en Afrique du Sud, finance les exactions actuelles. D'autres soutiennent que la violence est alimentée par les anciens membres de l'armée d'Haïti, démobilisés (mais pas désarmés) par Aristide, qui utilisent leurs armes pour démontrer la faiblesse d'Haïti sans une armée nationale. Enfin, d'autres pensent tout simplement que les gangs armés de Port-au-Prince profitent du laxisme de la police pour faire des crimes et s'enrichir sans crainte de représailles. Une chose est sûre, la situation actuelle n'est pas facile pour les résidents de la capitale, qui vivent un stress constant.

Heureusement pour nous, cette situation d'insécurité touche UNIQUEMENT Port-au-Prince, plus particulièrement certains quartiers pauvres tristement célèbres tels que Cité Soleil et Cité l'Éternel. La ville des Cayes, où nous habitons, est très calme et on y on vit une petite vie de province tranquille et sans histoire. Nous suivons attentivement les nouvelles quotidiennes, et demeurons en contact étroit avec ISF-Canada et l'ambassade canadienne concernant l'évolution de la situation. De plus, puisque nous travaillons dans un projet de la Banque Mondiale, nous sommes considérés comme personnel des Nations Unies (nous avons même nos badges, ce qui est très pratique pour gagner du temps dans les barrages policiers), et à ce titre, serions rapatriés en priorité si la situation l'exigeait. Mais pour l'instant, le plus grand danger aux Cayes est d'attraper un coup de soleil.

Notre projet

Le projet avance toujours très bien. Nous avons maintenant reçu ordinateurs et véhicules, ce qui facilite beaucoup notre travail. Nous recrutons présentement les firmes qui réaliseront les études techniques et les plans pour la réhabilitation ou la construction des réseaux d'eau potable de nos villages d'intervention. Le processus est long et les villageois qui n'ont pas d'eau commencent à avoir hâte de voir arriver les tuyaux. Mais les travaux ne pourront commencer que vers le mois de décembre… " Si Dieu le veut ", comme on dit ici !

Nous formons présentement des animateurs pour effectuer une petite enquête socio-sanitaire pour connaître l'état de santé et les habitudes d'hygiène des populations locales. Ceci nous permettra de prendre des décisions plus éclairées concernant l'assainissement (latrines) et le montage d'un programme d'éducation à l'hygiène. Cette enquête s'effectue en étroite collaboration avec les communautés et avec certaines organisations locales, ce qui est très instructif pour nous.

Jean-Luc et Annie
Les Cayes, Haïti

 


 

Juin 2005

Notre partenaire en Haïti est le Service National d'Eau Potable (SNEP), l'institution de l'État haïtien qui a le mandat de fournir de l'eau potable à tout le pays, à l'exception de la capitale. Nous travaillons au sein d'une " cellule rurale " composée de deux ingénieurs hydrauliques, d'un animateur communautaire et de personnel de soutien (comptable, secrétaire, chauffeur).

L'eau : un problème de gestion

En Haïti, la plupart des réseaux d'eau potable sont en très mauvais état, à cause d'un manque d'entretien et de moyens financiers de la part des communautés. Puisque les gens ne payent généralement pas pour l'eau, la communauté n'a pas l'argent pour faire l'entretien et les réparations qui s'imposent au fil des années. Ainsi, des systèmes conçus pour durer 20 ou 25 ans sont complètement désuets après 5 ou 10 ans, privant la population d'eau.

L'idée du projet est d'amener les familles à payer pour l'eau qu'elles consomment, à un tarif accessible à tous. L'argent amassé permettra ainsi à la communauté d'embaucher un gestionnaire local qui aura la responsabilité d'entretenir le réseau et de voir à sa bonne gestion financière. Nous accompagnons présentement les villageois dans ce processus et raffinons le modèle de gestion avec eux, de façon à l'adapter aux réalités locales.

Notre travail

Depuis notre arrivée au pays, nous avons passé deux mois à Port-au-Prince pour appuyer le SNEP dans les nombreuses démarches administratives associées au démarrage du projet. Ensuite, nous avons entamé la phase de sélection des communautés d'intervention, dans le Sud du pays, dans la région des Cayes. Avec l'animateur communautaire, nous avons visité une quinzaine de communautés pour leur présenter le projet, et en avons sélectionné quatre.

Ces communautés sont très motivées à expérimenter, avec nous, le nouveau modèle de gestion que le SNEP propose. Les villageois sont fatigués d'avoir toujours à attendre l'aide des bailleurs de fond pour l'entretien de leur réseau. Ils sont fiers à l'idée de pouvoir " prendre leur destin en main ". Ils trouvent normal et juste de payer pour l'eau, dans la mesure où cette contribution financière leur permettra de bien entretenir leur réseau.

Une idée qui fait du chemin...

À la mi-mai, nous avons rencontré les responsables de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) qui nous ont parlé d'un nouveau projet d'eau potable en milieu rural en Haïti. Impressionnée par le potentiel de la nouvelle approche de gestion du SNEP, la BID veut confier ce gros projet de 15 millions US$ à notre partenaire. Dans les cinq prochaines années, le SNEP aura donc la possibilité de construire et réhabiliter plusieurs dizaines de réseau d'eau, tout en s'assurant qu'ils seront bien gérés dans l'avenir. La BID a déjà invité Ingénieurs Sans Frontières Canada à faire partie de l'aventure...

Annie Pettigrew et Jean-Luc Riverin
Les Cayes, Haïti