À la rencontre de Jennifer Mulengu

Zambie

« Quelques jours peuvent suffire à détruire un chose qu’on aura mis deux ans à construire, » explique Jennifer Mulengu, une agricultrice de 39 ans basée juste à l’extérieur de Choma, une région ravagée par la sécheresse et située dans la province sud de la Zambie. Son histoire illustre son incroyable esprit d’entreprise et éveille beaucoup d’espoir pour l’avenir de la Zambie. Mais il s’agit également du cas typique d’une femme émancipée qui n’arrive pas à se tailler une place dans la société africaine traditionnelle.

Lorsque l’organisation gouvernementale allemande de développement GTZ était à la recherche d’agriculteurs exceptionnels à soutenir, Jennifer s’est avérée un choix facile. Elle a été sélectionnée pour participer à un atelier au Zimbabwe sur la fabrication de savon en utilisant l’huile des graines d’une plante rare appelée Jatropha. Son vif intérêt pour l’agroforesterie et son désir d’améliorer ses moyens de subsistance par elle-même l’avaient déjà incitée à faire des expériences avec des plantes inconnues de ce genre, alors que ses voisins se livraient uniquement à la culture du maïs, qui exige beaucoup de précipitations, même s’ils se trouvent dans une région assujettie à la sécheresse. Jennifer était aussi connue dans la région pour son empressement à aider les autres et à partager de nouvelles idées avec les agriculteurs.

« Utiliser le Jatropha était intéressant. Lorsque j’ai découvert cette plante, je savais que les retombées des ventes de jeunes plants seraient saisonnières, » souligne-t-elle. Dès son retour du Zimbabwe, elle a donc planté 1 500 arbres de Jatropha, mais la plupart ont succombé à des attaques de termites. Ce contretemps ne l’a pourtant pas ralentie et, avec l’appui financier de GTZ, elle a ouvert un centre de formation pour les agriculteurs, où elle offrait des formations sur les bienfaits du Jatropha et la façon de fabriquer du savon. Elle a également dirigé des ateliers d’entraide pour diagnostiquer les problèmes courants et trouver des solutions en favorisant une approche participative. C’est alors qu’elle a découvert que la perception des problèmes était très différente entre les hommes et les femmes, ce qui l’a incitée à intégrer une formation sur la sensibilisation aux disparités entre les sexes dans les familles.

La demande pour la formation était tellement grande qu’elle a commencé à construire une maison d’invités pour héberger les agriculteurs en visite, en utilisant des briques de boue durcies dans son propre four fait à la main. Elle a également voulu donner l’exemple à ceux qui participaient à ses ateliers en apportant des améliorations à sa demeure. Elle a aussi construit un vivier pour générer des revenus supplémentaires et une toilette à compostage pour produire du fumier humain pour sa ferme. Son plus récent projet était un chariot tiré par des boeufs pour faciliter la récolte annuelle de maïs.

Malheureusement, il y avait une personne qui n’appréciait pas le travail de Jennifer : son propre mari. Jaloux de l’attention qu’on lui accordait et opposé à ce qu’elle entreprenne des travaux traditionnellement réservés aux hommes, il s’est donc pris une seconde épouse, ce qui est chose courante chez les hommes de la tribu Tonga. Lorsqu’il a été transféré dans une autre école pour enseigner, Jennifer est restée sur place, mais sa famille l’a forcée à divorcer et l’a expulsée de sa terre.

« Mon mari était favorable (au début), mais le problème, c’est qu’il est polygame... Je ne voulais pas déménager parce que les autres femmes verraient ce qui arrive lorsqu’une femme gagne du pouvoir. C’était sa décision de me jeter dehors. »

Elle raconte son histoire sans la moindre hésitation et sans le moindre doute quant à ses capacités. Son énergie est contagieuse et elle possède beaucoup de charisme, comme si elle savait que, désormais, rien ne peut l’arrêter. Mais elle doit livrer un combat difficile dans une société où la contribution des femmes se limite aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants. La tradition veut que les hommes contrôlent les revenus et soient propriétaires de la terre. Jennifer n’avait pas le choix de quitter sa terre, et elle doit maintenant repartir à zéro.

« Lorsque les gens travaillent en couple, l’homme gagne toujours plus. Mais si vous aviez pris une caméra vidéo au début, vous verriez qui a tout fait : c’était moi. En fin de compte, sa famille m’a anoncé que je ne recevrais rien. »

Maintenant, il ne reste plus que le squelette d’un centre de formation, une maison d’invités à moitié terminée et des rangées interminables d’arbres de Jatropha qui n’ont pas été récoltés. À l’entrée de la ferme, le panneau qui porte fièrement le nom Jennifer Mulengu’s Farmer Training Centre est toujours là, mais Jennifer n’y est plus. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle est difficile à trouver.

L’année dernière, la sécheresse a durement frappé la province du Sud, certaines régions ayant perdu pratiquement 90 % de leurs récoltes. Jennifer a travaillé avec un couple d’agriculteurs voisins pour cultiver du manioc, qui résiste bien à la sécheresse (un tubercule qui est la nourriture de base dans d’autres parties de l’Afrique, mais pas en Zambie), alors qu’elle tente de rebâtir sa vie. Leur ferme porte aussi sa signature, avec une toilette à compostage, deux viviers, et une allée de Jatropha, qu’elle dit avoir aidé à établir. Ce couple a, jusqu’à présent, évité le même sort que Jennifer et son mari, parce qu’ils ont suivi ses conseils pour atténuer les conflits familiaux.

« Il faut d’abord qu’ils abordent les choses en couple et puis, qu’ils se livrent à des activités de sensibilisation sur l’inégalité des sexes. [Par la suite,] même s’ils ne sont pas toujours d’accord, ils pourront travailler en famille. »

Il s’agit d’importantes leçons à tirer pour les organisations qui participent à des activités de développement dans les sociétés traditionnelles, en particulier celles qui ont pour objectif l’émancipation des femmes et qui omettent de tenir compte des hommes. Les projets qui ne disposent pas d’une approche holistique et qui ne prennent pas en considération les implications culturelles échouent trop souvent en raison de conflits familiaux et de la jalousie du mari. Et les bonnes intentions qui visent à soutenir des gens comme Jennifer risquent également de leur causer du tort, si on adopte pas une approche réfléchie.

Entre temps, Jennifer n’abandonne pas et poursuit sur sa lancée. « Je poursuit mon travail et je partage mes connaissances avec d’autres femmes, » dit-elle d’une voix assurée. Ses compagnes féminines vont sûrement apprécier son appui.

 

Mike Quinn, travailleur bénévole ISF outre-mer