À la rencontre de Noelli Dambele

Mali

Après trois jours à Maourolo, un village de 227 habitants, je pensais que personne n’y parlait français. Il n’y avait pas beaucoup de gens qui parlait bambara, la langue principale du Mali et avec laquelle je pouvais me débrouiller. Tout le monde parlait bobo, une langue avec laquelle je suis à peu près aussi à l’aise qu’un enfant de six ans qui fait des grands gestes, pointant du doigt et essayant de se faire comprendre par des expressions exagérées du visage. Mais. alors que j’explorais le petit village un soir, avant le souper, j’ai été salué en français par Noelli, une enseignante de Maourolo.

Heureux d’avoir un entretien dans une langue que je comprends, nous avons commencé à parler. Tout au long de notre conversation, sa fille toute mignonne observait le monde, tranquillement assise sur le dos de sa mère.

Noelli m’a confié être déménagée d’un village voisin vers Maourolo, et enseigner maintenant à 50 enfants âgés de 7 et 8 ans, dans l’unique salle de classe en ciment de l’école. Elle est venue de Sanekui, situé à quelques kilomètres de là, après avoir terminé sa neuvième année. Elle aimerait bien poursuivre ses études, mais elle n’a pas les moyens d’habiter dans une ville où il y a une école secondaire. Pour l’instant, elle est en vacances pendant la saison des pluies, car son école est fermée pour permettre aux enfants de travailler dans les champs de leurs parents. Elle possède son propre champ dans le village, ce qui faisait partie de son entente d’enseignante. Timidement, elle me raconte qu’elle a accepté de venir s’installer dans la communauté seulement si on lui donnait un peu de terrain. Elle ne peut s’empêcher de planifier l’avenir. Les parents des élèves étant souvent dans l’impossibilité de lui verser les 8 $ annuels pour les frais de scolarité, son champ, qui constitue son seul revenu, lui procure les récoltes nécessaires pour assurer sa subsistance, ainsi que celle de sa fille.

Une fois que son champ sera rentable, elle mettra sur pied ce qu’elle appelle un « petit commerce » au marché le plus près, tous les mercredis. À son regard, je n’ai pas le moindre doute qu’elle va réussir.

Je lui ai posé un flot interminable de questions, de la concoction d’une sauce à base de feuilles de baobab jusqu’à la raison qui l’empêche de poursuivre ses études, en passant par la manière dont elle vit l’éloignement de sa famille. Elle semble être dotée d’une patience infinie, peut-être à force d’enseigner à 50 enfants de sept ans.

Lors de ma deuxième visite, j’avais besoin d’une animatrice pour me livrer à une activité avec les femmes du village. Noelli s’est immédiatement portée bénévole. Encore une fois, sa patience a porté fruit, alors que nous nous déplaçions de maison en maison pour poser toujours les mêmes questions aux femmes, une entreprise qui semblait interminable. On la respecte, malgré son jeune âge. Toutes les femmes se sentent à l’aise en sa compagnie. Avec enthousiasme, elle m’a décrit toutes les entreprises auxquelles se livrent les femmes du village.

À l’heure du lunch, nous sommes retournés chez elle pour qu’elle puisse me cuisiner du toh, une pâte de mil que l’on trempe à la main dans une sauce gluante à l’okra. Elle rigolait en me racontant qu’elle fait le meilleur toh du coin. J’étais sceptique, mais je ne l’ai pas laissé voir. Elle a continué à me soumettre des idées sur ce qu’elle aimerait faire. Elle est très intéressée par les baobabs et par la manière dont on peut utiliser leurs feuilles pour faire des sauces, cette culture n’exigeant pratiquement aucun effort. Il lui faut évidemment se tourner vers d’autres activités génératrices de revenus, car les 8 $ par année par élève que les parents doivent lui verser ne lui parviennent pas toujours. Si on fait le calcul, cela signifie qu’elle ne fait pas les 400 $ par année escomptés. Elle reçoit tout de même environ une tonne de mil de la part de sa communauté, ce qui signifie que sa fille Sarah et elle ne risquent pas de souffrir de faim. Son visage est empreint de tristesse et elle fixe le sol en me racontant tout cela. Mais elle retrouve enfin un sourire timide et ajoute que cette situation est acceptable, car les parents n’ont tout simplement pas les moyens de payer. Cette toute jeune femme au début de la vingtaine est prête à beaucoup de sacrifices pour ses nouveaux voisins. Habituellement, on atteint la sécurité à un âge plus avancé, après avoir bâti ses actifs. Noelli est en avance sur son temps. Elle ouvre la voie aux autres jeunes filles, même si elle n’a pas remarqué qu’elle est un modèle pour celles du village.

Levi Goertz