À la rencontre de Sophia Choonga

Zambie

Vendredi après-midi, j’ai quitté le travail pour me rendre à l’aéroport avec mes bagages, en prévision d’un séjour d’un mois en Zambie. Lundi matin, trois vols en avion, sept heures d’autobus et un trajet en camion plus tard, je me suis retrouvé dans un village situé à soixante kilomètres de toute route pavée. J’étais là pour rencontrer les volontaires outre-mer d’ISF et leurs partenaires de projets afin d’en apprendre plus long sur la pauvreté rurale dans le sud de la Zambie et la manière dont ISF peut aider les habitants de ces régions.

J’ai d’abord rendu visite à Sophia Choonga, une femme de cinquante ans qui est la présidente de son regroupement local de femmes et la responsable du village pour la sensibilisation au sida. Lorsque nous sommes arrivés, elle est venue à notre rencontre en courant à travers son champ, son petit visage resplendissant de joie à la vue des visiteurs. Elle sautillait et se penchait pour nous accueillir en nous tapotant les mains, une salutation habituellement réservée aux amis. Elle a éclaté de rire lorsque j’essayais de dire « Bonjour. Comment allez-vous? » en Tonga et, en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, nous nous sommes retrouvés assis à l’ombre sous le toit en chaume d’une hutte en terre battue.

Alors que nous discutions d’agriculture, je lui ai pointé les bacs de maïs remplis au quart et je lui ai demandé combien de temps ces provisions allaient durer. « Peut-être jusqu’en septembre, ou en octobre » m’a-t-elle dit. « Je ne sais pas ce que nous allons faire par la suite. »

À cinq mois d’ici, vos yeux s’arrêteront peut-être un moment sur un petit article dans le journal, ou sur un bref reportage télévisé qui parlera des gens qui meurent de faim dans le sud de l’Afrique et la réponse de l’Occident sera : l’aide alimentaire.

Et si vous êtes comme moi, vous allez peut-être vous imaginer des gens qui n’ont que la peau et les os dans un paysage aride et désolé, attendant les sacs de grains. Mais certains agriculteurs de la région se portent relativement bien; ils utilisent de nouvelles technologies, plantent tôt et font suffisamment de récoltes pour subsister.

D’où la nécessité de comprendre pourquoi certains agriculteurs d’une même région se portent relativement bien alors que d’autres sont démunis. L’image des gens qui attendent en ligne derrière les véhicules blancs de l’ONU alors que les travailleurs humanitaires lancent des sacs de nourriture produit des bonnes images télévisées. L’analyse permettant de déterminer pourquoi une culture a échoué et comment prévenir cet échec la prochaine fois qu’il n’y aura pas suffisamment de pluie est beaucoup moins captivante mais, en fin de compte, nécessaire pour aider les gens à plus long terme.

Les problèmes de Sophia ont débuté lorsqu’elle avait environ cinq ans. La Zambie venait d’acquérir son indépendance et le nouveau président avait entamé un ambitieux programme d’agriculture. Les agriculteurs étaient encouragés à délaisser leurs cultures traditionnelles de mil et de sorgho pour planter du maïs à l’aide de subventions d’engrais et de semences. Il s’agit d’une histoire devenue beaucoup trop classique en Afrique. Le maïs, une plante qui ne convient pas à la culture à long terme dans le climat zambien, a été sélectionnée en raison de son potentiel d’exportation.

Cela a fonctionné pendant trente ans, mais le caractère non durable du projet les a finalement rattrapés. N’ayant plus d’argent, le gouvernement a procédé à des coupures dans les subventions d’engrais. Il y a dix ans, le prix des engrais a donc soudainement grimpé. Au même moment, les six boeufs de Sophia sont morts de maladies transmises par les tiques, qui ont frappé de nombreux animaux dans la région. Finalement, le sida a commencé à faire des victimes parmi un grand nombre de personnes les plus en santé. La province de Sophia, qui était autrefois le grenier de la Zambie et qui exportait de grandes quantités de nourriture, est devenue un cas désespéré.

Alors maintenant, après trente ans d’utilisation d’engrais, les sols sont dépourvus de nutriants. Rares sont les animaux et les personnes en bonne santé pour labourer la terre. Les gens s’adonnent à une culture qui n’est pas adaptée aux conditions locales, mais à laquelle ils sont habitués et, par conséquent, ils hésitent à la délaisser. Et la plupart des agriculteurs n’utilisent pas les techniques d’agriculture de conservation qui pourraient leur permettre d’obtenir de meilleurs rendements, même en ce qui concerne le maïs.

Mais les technologies peuvent aider. Quatre de nos volontaires ont travaillé avec des pompes à pédales. Ils ont collaboré avec des organisations locales pour promouvoir ces simples pompes à eau qui permettent aux agriculteurs d’irriguer un hectare de leur terre en une heure ou deux, un processus qui prend des jours lorsqu’il est accompli avec des seaux.

Avec ces pompes à pédales, les agriculteurs peuvent se livrer à l’agriculture pendant la saison sèche, irriguer des parcelles de terre sur lesquelles ils peuvent cultiver de la laitue, du chou, du canola et d’autres cultures qui pourront être vendues au marché local. Une simple technologie comme la pompe à pédale peut faire tout la différence pour un agriculteur lorsque les précipitations sont insuffisantes.

Cependant, l’instinct de la communauté internationale est de répondre au besoin immédiat de la faim avec l’aide alimentaire, et non pas de prévenir les futures pénuries alimentaires.

L’une des raisons pour lesquelles il en est ainsi est peut-être associée à notre vision de l’Afrique : un continent en attente de charité. Je vous demande donc de voir au-delà des impressions instantanées que nous fournissent les médias et de découvrir ce qui se cache sous la surface.

Avant de quitter Sophia, nous lui avons demandé si nous pouvions la prendre en photo. Alors qu’elle prenait position, son sourire normalement radieux a fait place à un froncement de sourcils et l’éclat de ses yeux a disparu. Les photos sont une affaire très sérieuse ici; certaines personnes évitent même de se faire photographier.

En regardant cette photo, vous voyez une petite femme triste et fatiguée dont la récolte n’a pas été fructueuse et qui a besoin d’un sac de céréales. Ce que vous ne voyez pas, c’est son exubérance après avoir vu sa photo alors qu’elle dansait autour, riant et souriant, et nous présentait ses petits-enfants. Et vous ne voyez pas non plus la femme qui, avec les bons outils et une formation, serait capable de subvenir à ses propres besoins.

Chez ISF, nous reconnaissons l’ingéniosité et le désir de changement de chaque personne, et nous cherchons à comprendre la complexité de la pauvreté. Même si cela ne produira pas de la bonne télévision, cela peut faire toute la différence entre une simple solution d’urgence et une véritable solution durable.

Parker Mitchell